Retour sur notre hiver inoubliable

130 jours et 106 œufs plus tard… Aventure magique ou atroce ? Les deux à la fois, sans aucun doute !

Le 24 novembre dernier, nous quittions le petit village de Saqqaq pour faire route vers notre rêve de toujours : se faire enfermer par les glaces de l'Arctique avec notre voilier Yvinec !

Il est 18 heures, il fait nuit (le soleil a déjà disparu depuis quelques jours et ne se relèvera que dans deux mois), c'est l'heure, je suis surexcité à l'idée de partir... Enfin ! Je monte sur le quai pour enlever les amarres à l'aide d'une pince et d'un tournevis tellement elles sont gelées...

C'est parti, me voilà à la barre, Monique au chaud à l'intérieur et le village qui s'éloigne, un dernier coup d'œil à la civilisation et une question me vient en tête : quand allons-nous revenir et surtout comment, dans quel état ?

Mais je chasse cette pensée, je dois rester concentré pour sillonner entre les immenses icebergs qui peuvent se transformer en pièges si on ne fait pas attention. Les seuls bruits sont d'ailleurs les hurlements des morceaux de glace qui tombent des icebergs dans l'eau.... Il ne s'agirait pas d'en prendre un sur la tête... 

La mer est lisse, je suis guidé par la lune et les milliers d'étoiles, une aurore boréale danse dans le ciel. Qui aurait pu rêver d'un plus beau départ ? Nous ne sommes pas seuls, la nature est avec nous, je la sens jusque dans mon corps. Je suis heureux, je me sens en sécurité dans ce monde irréel, c'est surréaliste, tellement magique!

3 h du matin, nous voilà dans notre nouvel univers, je me filme dans le bateau en essayant de ne pas parler trop fort pour ne pas réveiller Monique et je dis : « aujourd'hui nous sommes le 25 novembre et je crois bien que c'est le plus beau jour de ma vie, une expérience unique va débuter que j'attendais depuis de nombreuses années ».

Le lendemain, je vois un bateau de pêche au loin, c'est mon copain Uno. Déjà de la visite ! Je suis trop content et me précipite pour l'aider à attacher son bateau au mien. Il essaye de me parler, je ne comprends pas, il me montre alors son portable et là, j'apprends par un message de ma sœur que mon père vient de mourir. Impossible, je ne peux pas y croire. Uno me prend dans ses bras, j'essaye de changer de conversation et quelques minutes plus tard le voilà reparti. La météo commence à se dégrader sérieusement. 

De retour dans mon bateau, je commence seulement à comprendre ce qui vient de se passer, je suis sous le choc, dégoûté, je fonds en larmes : mais non pas mon père ! Impossible, lui cette force de la nature, mon exemple et celui de tellement d'autres…

Vu l'endroit reculé où je me trouve, il est pour moi littéralement impossible de me rendre à l'enterrement, je serais, au mieux arrivé trois jours trop tard…

Me voilà tout seul avec Monique, loin de ma famille, dans ce moment si terrible. Je m'en veux, je me pose beaucoup de questions mais je sais que mon père aurait été fier que j'aille au bout de mon projet, il me faut trouver cette force en moi. Je dois rester positif sinon je vais devenir fou…

J'étais loin des nôtres Papa ce jour là dans l'église de Plougrescant mais en vrai j'étais le plus proche de toi du haut de mon sommet sur la plus haute montagne de la baie, je t'ai vu monter au ciel, toi qui a toujours eu la foi. Maintenant je ne me sens plus seul, tu es avec nous…

Le mois de décembre a été très dur aussi à cause du mauvais temps ; la mer, pourtant à -1°c, arrivait difficilement à geler du fait du vent et des vagues permanentes... 

En revanche, le bateau, lui, était recouvert d'une couche épaisse de glace que je devais casser tous les jours avec une batte de baseball voire dans certains cas une masse. Les icebergs venaient à tour de rôle cogner le bateau, les plus petits continuaient le chemin pour aller s'échouer sur la côte et les plus gros venaient toucher le fond au niveau d'Yvinec : et BOUM et BOUM… Il fallait vite réagir avant que la coque ne soit traversée ...il faisait -30°c, le vent était de 30 à 40 nœuds en permanence, il faisait évidemment nuit et la neige décollait des sommets dans tous les sens, je n’avais aucune visibilité. Et pourtant, il me faut changer de mouillage plusieurs fois par jour pour éviter de me faire entraîner par les icebergs. Je dois à chaque fois relever les 60 m de chaîne et les 2 ancres à bout de bras, dans une mer démontée et gelée, parfois ça pouvait me prendre plus d'une heure et je devais me surpasser pour trouver cette force !

Je devais courir à la barre pour m’écarter le plus rapidement possible de la côte où le vent me poussait. N’ayant pas de GPS cartographié je me dirigeais à l’aide du sondeur et de mon bon sens. Parfois après avoir passé un temps dingue à trouver un nouvel emplacement, je constatais, dégouté, qu’un nouvel iceberg pointait son nez devant l’étrave d’Yvinec. 

Ce jeu dangereux a duré jusqu’à Noël et là miracle, le vent s’arrête, la mer commence à geler aussitôt.

A ce moment là, je suis surexcité à l’idée de commencer enfin l’hivernage, prisonnier des glaces.

Joie éphémère… 3 jours plus tard le vent est de retour et la banquise se fait pousser contre la côte. Yvinec, qui était piégé au milieu de ces tonnes de glaces, se rapproche de la côte dangereusement. Ce que je craignais le plus va arriver, je vais bientôt m’échouer. C’est sûr, je perds mon bateau, je dois donc réagir, enfiler ma combinaison de survie, prendre des affaires d’urgence dans mon sac étanche (sac de couchage, tente, nourriture pour Monique et moi, réchaud, etc.). J’attends la voie d’eau qui va arriver à coup sûr avant de quitter mon bateau. Et là, miracle le vent tourne, la glace s’en va, Yvinec flotte et se retrouve dans l’eau libre…

Le 31 décembre, rebelote sauf que cette fois c’est encore plus grave, le bateau est carrément couché, il se fait projeter contre la glace au gré des vagues. Mais une fois de plus, miracle, le vent tourne et le bateau se remet à flotter… Une nouvelle année commence et mon bateau est toujours là. 

Je m’éloigne de nouveau de la côte, la banquise se reforme immédiatement. Cette fois, c’est la bonne ! L’aventure que j’imaginais commence, Monique et moi pouvons enfin marcher sur l’eau comme je lui avais promis. On prend nos repères, on profite de la banquise environnante pour étaler notre matériel.

Le bonheur des uns fait le malheur des autres, la température remonte, Monique est folle de joie de passer plus de temps dehors, mais la neige commence à fondre sur la banquise qui se fragilise.

Le vent monte de plus en plus fort, Yvinec commence à se balancer dans son moule de glace. Quelques heures plus tard, la banquise (d’au moins 20 cm d’épaisseur) éclate de partout et se transforme en puzzle géant. 

Yvinec, une nouvelle fois est pris au piège mais cette fois à plusieurs centaines de mètres de la terre. Les milliers de morceaux de banquise, poussés par la houle, exercent une pression folle sur la coque d’Yvinec qui se déforme à vue d’oeil de l’intérieur. C’est surréaliste ! 

Maintenant c’est bon, c’est la fin, je m’attends à voir un geyser d’eau gelée surgir à tout instant de la coque, la seule interrogation qui reste est : par où viendra-t-il ? Je dois anticiper puisque le bateau est perdu, c’en est fini pour Yvinec qui se sera bien battu. 

Il ne me reste plus qu’à préparer notre survie à terre, je fais le tour de tout ce que je peux démonter sur le bateau pour nous faire un abri. Le problème, c’est qu’une fois que le bateau va sombrer on va devoir rejoindre la côte en sautant d’un bout de banquise à l’autre sans tomber… Il ne faut pas se louper, une chute entre deux morceaux nous serait fatal. 

En plus, le chauffage s’est arrêté, la température à l’intérieur est descendue à -4°c… Tout commence à geler dans le bateau. 

A ce moment là, je me demandais vraiment ce que je faisais là, le Groenland devait être une étape et ça sera la fin de l’aventure ! Avant de partir, je savais que ça allait être dur mais jamais une seconde je n’avais pu imaginer une telle horreur ! 

Je me forçais à rester positif malgré tout, je n’avais pas le choix, il le fallait ! On allait perdre le bateau mais on était en vie et on allait le rester, ça c’était sûr. Malgré cette situation qui paraissait désespérée, jamais une seule seconde j’ai pensé qu’on allait y passer.

Le lendemain, notre bonne étoile est venue nous sauver. Le vent s’est calmé, il a tourné et la banquise s’est éloignée vers le large. Puis elle s’est réinstallée autour du bateau et cette fois elle a tenu jusqu’à la semaine dernière. Malgré le mauvais temps qui a persisté presque tout l’hiver, nous avons vraiment pu, à partir de ce moment là, profiter de notre environnement. 

Comme la pêche est une de mes grandes passions, je m’y suis mis avec tout mon enthousiasme malgré le froid permanent et paralysant. Je me suis d’ailleurs fait un système que je croyais ingénieux mais qui s’est révélé inefficace pour pêcher : après avoir creusé un trou dans la glace juste à l’arrière du bateau, la ligne était renvoyée à l’aide de poulies jusqu’à ma cabine à l’avant. Au chaud, sous ma couette, la ligne à la main, je rêvais d’attraper un poisson… en admirant les aurores boréales par le hublot.

Mais, même lorsque j’utilisais un système plus conventionnel, la pêche est restée vaine. Le seul poisson qui a bien voulu se faire prendre dans une de mes lignes, après des dizaines d’heures de pêche, ressemblait au poisson-pierre que j’avais connu en Australie et qui était mortel… Je m’en suis donc servi d’appât mais les poissons eux-mêmes n’en ont pas voulu.

Pour finir, voilà la seule pêche que j’ai à mon palmarès : deux oursins qui se sont fixés à ma ligne par erreur… Je peux vous dire qu’avec Monique on les a dégustés accompagnés de ses bons oeufs brouillés… Le bonheur total tient à peu de choses…

En parlant de Monique, heureusement qu’elle était là pour me nourrir puisque je n’avais apporté pour toute nourriture que 36 kg de riz. Elle m’a pondu 106 oeufs avec amour. Si ça m’a permis de faire le plein de protéines, il faut quand même dire que j’ai perdu 12 kg cet hiver… 

Pour en revenir à Monique, sa présence a été hyper importante pour moi, elle me faisait oublier les moments durs par ses nombreuses bêtises. Elle me faisait aussi quelques frayeurs quand elle se collait au chauffage et que ça commençait à sentir le poulet grillé… Après tout, j’avais bien mérité un bon repas émoticône smile

Sans blague, c’est vraiment pendant cet hivernage que j’ai réalisé à quel point j’aime ma poule !

Moi qui pensais me nourrir de chasse et de pêche, la pêche n’a pas fonctionné et la chasse non plus. Je n’ai jamais pu me résoudre à tuer un animal et pourtant l’occasion s’est présentée plusieurs fois. Mais dès qu’il me regardait, je ne pouvais plus tirer… et ça , c’est de la faute de Monique qui a changé mon regard sur les animaux.

Sinon, j’ai profité de chaque éclaircie pour escalader des sommets et en redescendre à ski jusqu’au bateau, faire du kite surf et de la planche à voile (sans aileron évidemment) sur la banquise, du foot mais Monique préférait rester dans les tribunes plutôt que de taper dans le ballon… J’ai aussi travaillé mon équilibre sur la slakline quand Monique n’était pas perchée dessus. J’ai surtout passé des dizaines d'heures à admirer les couchers de soleil infinis et les aurores boréales qui s’animaient de façon irréelle et tellement joyeuse !

Bref, j’étais heureux, en paix avec la nature, loin des hommes et de leurs problèmes, sans aucune contrainte sauf celles imposées par les éléments. C’est peut-être un peu tôt pour le dire mais je crois que cette expérience m’a profondément transformé. J’ai pu prendre du recul sur énormément de choses et aussi réfléchir à la suite de l’aventure. Je vous promets de continuer à vous faire voyager avec nous encore longtemps !